Psychiatre ou représentant de commerce?

Site Oedipe.org. 2 Décembre 2007

On trouvera dans le New York Times du 25 novembre le témoignage intéressant du psychiatre américain Daniel Carlat. Ayant accepté de promouvoir un anti-dépresseur (l’Effexor XR de Wyeth) auprès de ses collègues, Carlat s’est retrouvé dans un engrenage qui l’a amené à sacrifier son objectivité en échange de quelques dollars supplémentaires. Durant toute l’année 2001, il a rencontré ses pairs à l’occasion de lunchs/présentations afin de vanter les mérites de l’Effexor par rapport aux anti-dépresseurs concurrents, et notamment ceux appartenant à la classe des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (Prozac, Paxil, Zoloft).

C’est l’histoire très actuelle d’un médecin qui s’est métamorphosé en homme-sandwich. Comme Grégoire Samsa, il s’est endormi docteur et s’est réveillé le lendemain en représentant de commerce d’un labo. Carlat décrit très bien la manière dont une autre logique a pris le pas sur lui en s’installant dans les replis de sa conscience. On peut dire que cette sorte de dépossession de lui-même s’est passée en douceur, très subtilement.

Appâté par l’argent facile, Carlat a fini par se persuader que l’Effexor était réellement supérieur aux autres anti-dépresseurs, en minimisant notamment ses effets secondaires. Flanqué d’un délégué médical de Wyeth, qui le coachait en permanence et ne le quittait pas d’une semelle, il a appris que tout est dans l’art de la présentation. Par exemple, il s’est rapidement habitué à utiliser le terme de « rémission » plutôt que celui, banal, de « réponse » pour décrire les effets du médicament. Ou encore, de veiller à dire que le risque d’hypertension suite à la prise d’Effexor était de 3% seulement et non pas qu’il était de 50% supérieur aux risques liés à la prise d’un placebo.

Le réveil de Carlat a été progressif. Une étape fut cependant décisive. Un jour, son chaperon l’informa sans ambages qu’il devait rencontrer un médecin du décile 6, autrement dit que le médecin en question était de rang 6 (sur 10) sur l’échelle du nombre d’ordonnances prescrites (celui-ci ne prescrivait pas d’Effexor).

Une autre fois, on lui informa que le médecin à coopter prescrivait du Celexa, du Zoloft et du Paxil à raison de 25-30% et de l’Effexor à raison de 6%. Carlat n’avait jamais imaginé que les départements de marketing des laboratoires pharmaceutiques possédaient dans les moindres détails l’historique complet des prescriptions de chaque médecin américain.

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